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Vers les présidentielles américaines de 2008

Les électeurs américains choisiront un nouveau président le 4 novembre prochain. À dix mois des élections, voici un survol des principaux enjeux et de certaines caractéristiques de la société américaine qui pourraient influencer l’issue du scrutin.

Publié sur le site Internet du journal Le Panoptique le 1 janvier 2008 

La guerre en Irak

Si certains observateurs1 estiment que la guerre en Irak est l’enjeu clé des présidentielles de 2008, d’autres croient que son incidence pourrait être moins déterminante que l’on veut bien le croire. Selon Pierre Hassner, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, bien que les Américains aient l’impression d’avoir été floués par l’administration Bush sur la question irakienne, ils sont nettement moins affaiblis qu’après la guerre du Vietnam (1959-1975) et ne semblent pas vouloir abandonner leur politique étrangère interventionniste2. En ce sens, en dépit du fait que démocrates et républicains soient aux antipodes sur la stratégie à adopter pour terminer l’intervention en Irak – les démocrates discutent d’un éventuel plan de retrait des troupes et les républicains souhaitent augmenter les ressources –, leur vision de la politique étrangère des États-Unis ne serait pas radicalement différente. D’ailleurs, tous les candidats sont fermes sur la question de la sécurité (dont la prolifération nucléaire) et ils sont tous en faveur d’une augmentation des budgets et des effectifs militaires, notamment de l’armée de terre3. Les aspirants à la Maison Blanche continueront sans doute de faire valoir leur position sur l’Irak, mais on ne s’attend pas à ce qu’elle influence outre mesure le choix des électeurs.

Par contre, il suffirait qu’il y ait un second 11 septembre pour que la guerre en Irak et d’autres questions de sécurité deviennent les enjeux centraux. Hassner croit que dans ces circonstances, l’élection du républicain Rudy Giuliani – considéré comme le candidat le plus à droite sur les questions de sécurité – ne serait pas impossible4. On se souviendra d’ailleurs des élections de mi-mandat de 2002 qui, quelques mois avant le scrutin, laissaient croire que les républicains seraient sanctionnés pour la mauvaise posture de l’économie, et du tournant majeur à quelques jours des élections lorsque les menaces terroristes ont été évoquées et que le renversement du régime de Saddam Hussein a été présenté comme la suite logique des mesures à prendre dans la lutte contre le terrorisme.

La menace iranienne

L’Iran, qui est dans la mire de Washington depuis un bon moment en raison de son programme nucléaire civil qui pourrait également servir à la création de bombes, devient un sujet encore plus épineux à la suite du rapport des services de renseignement américains publié au début décembre5. On y apprend que l’Iran ne serait probablement pas en mesure de produire suffisamment d’uranium hautement enrichi pour fabriquer une bombe nucléaire d’ici 2013. Rappelons qu’en 2005, un autre rapport indiquait que l’Iran était «déterminé à développer des armes nucléaires en dépit de ses obligations internationales et de la pression internationale»6. Le rapport de décembre change la donne en indiquant plutôt que l’Iran a réagi aux pressions, sans fermer complètement la porte au développement de l’arme nucléaire. Même si le président américain George W. Bush continue de croire que l’Iran est dangereux et juge qu’il y a encore des choses à expliquer, l’enjeu devient plus difficile à débattre. Comme les questions de politique étrangère ne sont généralement pas les plus déterminantes dans le choix des électeurs, il serait probablement plus avantageux pour les candidats de se concentrer sur les enjeux qui touchent plus directement les Américains.

L’énergie

Devant l’impressionnante consommation pétrolière, tous les candidats s’entendent sur la nécessité de diversifier les approvisionnements en pétrole pour éviter que les États-Unis soient à la solde de pays exportateurs dont l’instabilité complique les relations commerciales. Mais les mesures visant la réduction de la consommation ne sont pas abordées et aucun candidat ne propose d’augmenter la taxe sur les produits pétroliers. L’«American way of life», caractérisée par la consommation rapide des ressources naturelles, demeure intouchable.

Mentionnons que, du côté républicain,  Rudy Giuliani envisage l’éthanol et le nucléaire comme sources d’énergie alternatives au pétrole et que chez les démocrates, Hillary Clinton est aussi favorable à la diversification des sources d’énergie – incluant l’éthanol – mais qu’elle aborde toutefois la question de l’efficacité énergétique. Reste à voir si cet enjeu peut soulever les passions.

Immigration

Sur la question de l’immigration, démocrates et républicains se différencient par rapport à leur approche plus ou moins dure à l’endroit des immigrés illégaux et de l’obtention de la citoyenneté américaine. Malgré les différences, le projet de mur entre les États-Unis et le Mexique – pour freiner l’immigration mexicaine clandestine – a néanmoins la faveur de tous les candidats, à l’exception de John Edwards.

Et l’immigration est un sujet à double tranchant. Par exemple, le républicain Rudy Giuliani croit que les immigrants devraient être capables de parler et d’écrire en anglais pour devenir citoyens américains, ce qui pourrait rallier les électeurs inquiets des répercussions négatives des quelques 12 millions de sans-papiers. Par contre, cette mesure ne serait sans doute pas appréciée des électeurs hispanophones. Le professeur Charles-Philippe David résume: si l’économie américaine se porte mal, un  «sentiment anti-immigration» pourrait se développer et les candidats républicains seraient alors favorisés7. Reste à voir qui profitera de la conjoncture économique.

Économie

Sur le plan économique, les candidats sont tous en faveur du développement de nouveaux accords de libre-échange, les républicains étant en faveur du laisser-faire et les démocrates étant plutôt d’avis qu’il faille encadrer les échanges commerciaux. Par exemple, Hilary Clinton souhaite inclure des normes sur le travail et l’environnement, tandis que Barack Obama insiste sur l’importance de compenser les groupes les plus vulnérables à la libéralisation tous azimuts.

Mais, au moment des élections, les électeurs pourraient se fier davantage à leur situation économique plutôt qu’à la vision économique des candidats. D’ailleurs, plusieurs chercheurs se sont penchés sur la relation qui existe entre les indicateurs économiques – tels que l’inflation et le taux de chômage – et les résultats électoraux. Leurs études tendent à démontrer que les électeurs tiennent le gouvernement responsable de la situation économique, et voteraient donc pour le parti au pouvoir lorsque l’économie se porte bien, et contre le parti au pouvoir lorsque les conditions économiques sont moins bonnes8.

Encore une fois, il suffit d’imaginer l’effet d’une menace terroriste imminente, qui planerait sur les États-Unis au moment des élections, pour comprendre que plusieurs enjeux, incluant la situation économique, pourraient être relégués au second plan. Comme les républicains sont généralement mieux perçus que les démocrates pour faire face aux questions de sécurité, ils ont la possibilité de rebondir à tout moment, comme ce fut le cas aux élections de mi-mandat en 2002.

Religion

La religion est un autre enjeu incontournable de la politique américaine. Un sondage du Pew Research Center révélait en décembre que les électeurs ont une opinion plus favorable des candidats perçus comme religieux9. En effet, selon le centre de recherche, 61% des électeurs sont moins susceptibles de voter pour un candidat athée. Et encore faut-il que ce soit la «bonne religion». Par exemple, le même sondage révèle que 45% des électeurs ne voteraient probablement pas pour un candidat musulman. Barack Obama, même s’il est un catholique affiché, pourrait être désavantagé, lui qu’on associe souvent à la religion musulmane parce que son deuxième prénom est Hussein, que son père est musulman et que le candidat a passé une partie de son enfance en Indonésie, un pays musulman.

S’il gagne l’investiture républicaine, Mitt Romney serait le premier candidat mormon à la présidence. Il pourrait lui aussi être désavantagé puisque 25% des répondants affirmaient avoir des réticences face à un candidat mormon. Le 6 décembre, Romney a d’ailleurs fait un important discours sur la place de la religion dans la politique américaine, afin de limiter les effets négatifs que l’aspect religieux pourrait avoir sur sa campagne. Celui qui est perçu comme le candidat le plus religieux10 affirmait alors que la religion devait avoir une place dans l’espace public, mais que ses croyances personnelles ne viendraient pas influencer ses fonctions présidentielles. Quant aux candidats évangéliques, juifs et catholiques, leurs croyances ont beaucoup moins d’impact sur les intentions de vote11. Rappelons que la situation était bien différente en 1960 lorsque John Fitzgerald Kennedy est devenu le premier président catholique des États-Unis.

Le conservatisme victime de ses succès?

Selon Justin Vaïsse, historien spécialiste des États-Unis, nous assistons à «l’essoufflement de la révolution conservatrice» – prônant le retrait de l’État fédéral, la déréglementation économique, la réforme du «welfare state» devenu envahissant et l’affirmation des libertés individuelles. Vaïsse estime que plusieurs de ces objectifs ont été atteints, dont le taux d’imposition maximum, qui est deux fois plus bas que lorsque Reagan a pris le pouvoir en 1981, l’implosion de l’URSS, qui a laissé le champ libre aux États-Unis, et la baisse du taux de criminalité dans les années 199012.

Vaïsse ajoute qu’à partir des années 2000, la globalisation économique et les nouvelles menaces terroristes ont entraîné une recherche de sécurité. Face à cette nouvelle réalité, il estime que «la révolution conservatrice n’a plus grand-chose à dire» et que des réponses collectives seraient plus appropriées pour répondre aux menaces terroristes et aux défis de la mondialisation13.

Selon Charles-Philippe David, l’essoufflement de l’idéologie viendrait du fait que le choc néoconservateur a fait ses dommages et que les conséquences sont désormais visibles partout dans la politique américaine14. Pour la politique étrangère, il ne faudrait donc pas s’attendre à des changements majeurs: «Les faucons et les interventionnistes sont “in”; les colombes et les réalistes sont “out”», d’ajouter M. David. Dans ces circonstances, il estime que le grand perdant sera le peuple américain qui n’aura pas de véritable choix.

L’impopularité de l’administration Bush, à la suite de la guerre en Irak et de sa lenteur à réagir après le ravage de la Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina, en août 2005, seraient également responsables de la chute de popularité des conservateurs. Plus que de la conjoncture, Vaïsse croit que c’est du côté des transformations profondes du pays que l’on peut envisager de quoi aura l’air l’après-Bush.

Sur le plan sociologique, Vaïsse remarque que le dynamisme démographique de l’Amérique ne passe plus par les zones rurales15. Dans l’ensemble, les petites villes et la campagne votent pour les conservateurs alors que les grandes villes penchent davantage du côté démocrate. Avec la dynamique géographique, qui va vers les côtes et les grandes villes, un mouvement de fond favoriserait les démocrates.

Or, dans son livre What’s the Matter with Kansas16, Thomas Frank explique qu’au nom de certaines valeurs morales telles que l’avortement et le mariage gai, bon nombre d’Américains votent contre leurs intérêts sociaux et économiques. Il ironise la situation en écrivant que de petits fermiers votent aujourd’hui en faveur des intérêts des grands argentiers de Wall Street qui pourraient leur nuire plus que les aider.

Dans ce cas, «l’essoufflement» évoqué par Vaïsse serait circonscrit à certains aspects qui pourraient affaiblir le Parti républicain, mais les valeurs morales sur lesquelles repose le conservatisme seraient encore solides.

Quant aux raisons électorales, Vaïsse note que le Parti républicain – dominant seulement dans le sud – s’est ghettoïsé et est devenu «l’otage de ses minorités actives» concentrées dans cette même région, ce qui l’empêche d’ouvrir sur le reste du pays. Vaïsse donne l’exemple de la loi sur l’immigration qui devait montrer que le Parti républicain était ouvert à l’immigration, cherchant ainsi à charmer les hispanophones, devenus plus nombreux que les Africains-américains. Or, la base conservatrice républicaine s’y est opposée et le projet de loi a finalement échoué17.

Le professeur Louis Balthazar partage le point de vue de Vaïsse quant à l’essoufflement du conservatisme américain qu’il décrit comme une bulle longtemps exagérée, surexploitée. Mais, il ne croit pas que la démographie contribue à cet essoufflement. Il explique que le mouvement de population ne se fait pas tant vers les grandes villes que vers les banlieues élargies. Or, il n’est pas certain qu’en raison de leur mode de vie et de leur homogénéité, ces populations soient devenues moins conservatrices18.

Conclusion

À dix mois des élections du 44e président des États-Unis, les paris restent ouverts. Et malgré certaines tendances lourdes dans la campagne, certains enjeux – principalement liés à la sécurité intérieure – pourraient changer la donne à l’aube du scrutin. Toutefois, les thématiques qui ont été les plus populaires jusqu’à maintenant et le portrait de la société américaine laissent croire que ceux qui s’attendent à beaucoup de changement au lendemain des élections du 4 novembre pourraient être déçus. Si le visage du président sera différent à compter du 1 janvier 2009, le visage des États-Unis, lui, pourrait bien être le même.

Publié sur le site Internet du journal Le Panoptique le 1 janvier 2008

Notes

1. Christine Fréchette, Étienne Guertin et Pierre Martin, Coordonnatrice, agent de recherche et directeur à la Chaire d’études politiques et économiques américaines de l’Université de Montréal sont de cet avis. Voir [En ligne] <http://www.ledevoir.com/2007/11/13/164199.html>.
2. Propos de Pierre Hassner recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Université du Québec à Montréal, 8 novembre 2007.
3. Propos de Charles-Philippe David recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
4. Propos de Pierre Hassner recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
5. Le 3 décembre 2007, les services de renseignement américains ont publié le National Intelligence Estimate, document qui évalue les intentions et les capacités nucléaires iraniennes pour les 10 prochaines années. On y apprend que l’Iran ne sera probablement pas en mesure de produire suffisamment d’uranium hautement enrichi pour produire une bombe nucléaire d’ici 2013. Les auteurs du rapport ajoutent toutefois que leurs estimations sont plus appropriées pour ce qui est de la capacité d’acquérir ces armes que sur les intentions de l’Iran et les réactions qu’aurait la communauté internationale. Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad s’est appuyé sur ce nouveau rapport pour légitimer la poursuivre de ses activités nucléaires civiles. De son côté, le président américain George W. Bush continue de croire que l’Iran est dangereux et juge qu’il y a encore des choses à expliquer. Le rapport du service de renseignement américain est disponible à l’adresse <http://www.dni.gov/press_releases/20071203_release.pdf>.
6. Des extraits du rapport de 2005 sont cités dans le National Intelligence Estimate publié le 3 décembre, et disponible à l’adresse <http://www.dni.gov/press_releases/20071203_release.pdf>.
7. Propos recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
8.  La littérature scientifique sur le sujet compte plus de 300 titres selon les recensions de Michael S. Lewis-Beck et Mary Stegmaier, dans leur article «Economic Determinants of Electoral Outcomes», Annual Review of Political Science, no 3, pp. 183-219.
9. Voir [En ligne] <http://pewforum.org/docs/?DocID=267>
10. Ibid.
11.  Ibid.
12. Propos de Justin Vaïsse recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
13. Ibid.
14. Propos de Charles-Philippe David recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
15. Propos de Justin Vaïsse recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
16. What’s the Matter with Kansas? How Conservatives Won the Heart of America, par Thomas Frank, First Owl Books Edition, 2005. Une version en français sera disponible à partir du 18 janvier: Pourquoi les pauvres votent à droite? Comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis (et celui des autres pays riches), Édition Agone.
17. Propos de Justin Vaïsse recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.
18. Propos de Louis Balthazar recueillis lors de la conférence Les États-Unis face au monde, 8 novembre 2007.

La concentration du pouvoir dans l’Empire du Milieu

Les plus hauts dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) se sont réunis en octobre pour exposer les orientations politiques du pays pour les cinq prochaines années. Malgré une certaine ouverture du PCC à une éventuelle participation citoyenne «ordonnée», la Chine demeure un État à parti unique dans lequel la liberté politique reste hors de portée pour plus de 1,3 milliard de citoyens.

Éditorial de la mi-novembre publié dans Le Panoptique.

1949. Au sortir d’une longue guerre civile qui faisait suite aux ravages de la Deuxième Guerre mondiale et de l’impérialisme japonais, la Chine s’en va tout droit vers la banqueroute. Le pays est aux prises avec une importante inflation, des réseaux routiers et ferroviaires mal en point, un système d’irrigation défectueux et une agriculture beaucoup moins productive qu’avant la guerre. La prise du pouvoir par les communistes et la fondation de la République populaire de Chine par Mao Zedong promettent de donner un nouveau souffle au pays. Et la population y croit. En se basant sur le modèle soviétique, le Parti communiste chinois élabore des plans quinquennaux qui transforment la Chine. Des réformes territoriales et de la collectivisation sous Mao jusqu’aux «quatre modernisations» (agricole, industrielle, scientifique et militaire) lancées par Deng Xiaoping en 1978, la société chinoise passe par des réformes colossales. Au prix de millions de vies humaines, l’Empire du Milieu s’impose graduellement sur la scène internationale en tant que puissance économique, politique, militaire et culturelle.

Aujourd’hui, après cinquante-huit ans de régime communiste, alors que l’économie chinoise est en pleine ébullition et fascine le monde, les Chinois continuent de vivre sous un régime politique autoritaire qui montre très peu d’ouverture. Si le PCC prétend toujours mettre en place un État socialiste, ses activités traduisent plutôt sa volonté de consolider son pouvoir dans un pays rempli de contradictions sociales et politiques.

Au cours des dernières années, les Chinois ont organisé des dizaines de milliers de manifestations dénonçant des confiscations de territoires par le gouvernement, l’augmentation de la pollution et du coût de la vie, la mauvaise qualité de certains produits et aliments de même que le sous-développement des systèmes d’éducation et de santé. Aussi, la société chinoise est de plus en plus divisée alors que l’écart entre les riches et les pauvres se creuse. Pendant que les régions côtières du Sud-Est se développent à vue d’oeil, l’intérieur de la Chine semble toujours appartenir à une autre époque. L’État a certes augmenté ses investissements en santé et en éducation dans les régions rurales depuis quelques années, mais des réformes plus ambitieuses sont nécessaires pour permettre à l’ensemble de la population chinoise de se développer pleinement. C’est dans ce contexte que l’élite politique chinoise s’est rencontrée le mois dernier pour expliciter les orientations politiques ayant été minutieusement préparées depuis des mois par les plus hauts responsables de l’État.

Du 15 au 21 octobre, 2 213 délégués du PCC étaient rassemblés à Pékin dans le cadre du 17e Congrès quinquennal de l’unique formation politique chinoise. Pratiquement autant de journalistes chinois et étrangers étaient accrédités pour couvrir l’événement politique le plus important du pays en cinq ans. En théorie, c’était l’occasion pour le Congrès, autorité suprême du Parti, d’élire le Comité central du PCC et la Commission centrale de Contrôle de la Discipline, en plus de prendre position sur le rapport politique du secrétaire général qui présente les initiatives et les objectifs visés pour les prochaines années. En pratique, il s’agissait principalement d’une opération de relations publiques du secrétaire général Hu Jintao et des autres membres du Comité permanent du Bureau politique (Politburo), l’organe le plus puissant du système politique chinois (1).

Les observateurs s’attendaient à bien peu du Congrès, et pour cause. Le président Hu Jintao s’est contenté de prôner une croissance économique équilibrée et certaines réformes politiques entamées au cours des cinq premières années de son mandat, dont la lutte anti-corruption et le contrôle des problèmes sociaux et environnementaux. Sans surprise, le numéro un chinois en a profité pour défendre le rôle capital que le PCC joue dans le développement de la Chine. Il a certes critiqué certaines politiques inachevées et mentionné l’existence d’écarts importants entre ce que le Parti a réalisé et les attentes du peuple, mais d’aucune manière ces critiques ne remettaient en question la prééminence du Parti communiste sur la société chinoise. Conscient des critiques à l’endroit du régime, le mea culpa de Hu n’avait d’autre but que de se montrer un tant soit peu attentif aux Chinois qui, encore une fois, ne pouvaient pas participer aux discussions politiques de leur pays.

En dépit des promesses du président Hu Jintao de démocratiser le PCC, les avancées sont pour le moins modestes. Dans son discours d’ouverture, Hu a prononcé le mot «démocratie» à plus de 60 occasions, notamment pour annoncer la volonté du PCC «d’élargir la démocratie à l’intérieur du Parti pour développer une démocratie populaire». Or, la démocratisation s’est limitée à l’augmentation du nombre de candidats au Comité central par rapport aux postes disponibles, passant d’environ 5% à 10%. Pour ce qui est du Comité permanent du Politburo, véritable lieu décisionnel du régime chinois, la nomination des membres demeure opaque. Et alors qu’on parle d’améliorer la transparence dans les affaires du Parti et de prévenir les décisions arbitraires prises par une minorité de dirigeants, on constate que les élections ne sont toujours pas au menu.

Malgré une attention particulière à moins d’un an des Jeux olympiques de Pékin, le Parti communiste chinois montre très peu d’ouverture. Ironiquement, la flamme olympique, présente à Athènes en 2004, passera donc du berceau de la démocratie au plus puissant régime autoritaire. Au moment où tous les projecteurs seront braqués sur Pékin, il est impératif de faire état des abus de pouvoir du régime communiste chinois et que la communauté internationale appuie la population chinoise dans ses démarches pour obtenir une voix politique qui lui soit propre et qui représente ses intérêts.

Éditorial de la mi-novembre publié dans Le Panoptique.

(1) Le Congrès est l’autorité suprême du Parti communiste chinois. Une fois tous les cinq ans, il élit le Comité central et la Commission centrale de contrôle de la discipline. À son tour, le Comité central élit le Bureau politique du Comité central, son Comité permanent et son secrétaire général. Le Comité permanent regroupe les neuf membres les plus importants du Bureau politique du Comité central, incluant le secrétaire général du Parti. Il est entendu que c’est ce groupe restreint qui dirige le Parti communiste et par extension l’ensemble de l’État chinois.

L’après Castro: les Cubains seront-ils fidèles?

Le 31 juillet dernier, Fidel Castro cédait temporairement ses pouvoirs à son frère Raúl afin de se remettre d’une crise intestinale aiguë. Il n’a pas repris ses fonctions depuis. Près d’un demi-siècle après avoir pris les commandes de Cuba, le lider maximo est vraisemblablement arrivé à la fin de son règne. Qu’adviendra-t-il de Cuba sans Fidel?

Sur le plan national, Cuba est contraint à vivre au rythme du commandante depuis 48 ans. La grande majorité des Cubains sont nés sous son règne, ce qui ne leur a jamais permis de réaliser leurs initiatives personnelles. Ils sont fiers de leur système de santé et d’éducation, mais perçoivent d’un œil beaucoup moins positif l’ensemble de la gouvernance de leur pays. La passation des pouvoirs de Fidel à Raúl ne laisse pas présager de tournant majeur pour leur quotidien. Même si certains aiment à penser que le nouveau leader sera plus enclin à une ouverture graduelle du pays sur le monde, on ne prévoit ni révolution ni évolution rapide. Pour que les Cubains participent activement au renouveau de leur nation, il faudra des changements imminents. Lors d’un voyage à La Havane en octobre 2006, nous avons interrogé des Cubains qui se sont dits inquiets de perdre le peu de biens qu’ils ont acquis s’ils décidaient de lutter contre le régime. En attendant que d’autres prennent les risques pour eux, ils continuent de ponctuer leurs propos de « no es fácil » (ce n’est pas facile) plutôt pessimiste qui laisse présager qu’à court terme, ils demeureront fidèles… par soumission.

D’un point de vue international, l’archipel communiste a été marginalisé après l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990. Mais le passage au nouveau millénaire a été marqué par un virage à gauche en Amérique latine. Cuba s’est présenté comme un modèle pour certains États tels que le Venezuela de Hugo Chavez et la Bolivie de Evo Morales. Reste à voir si ces nouveaux gouvernements démocratiques de gauche réussiront à garder le pouvoir assez longtemps pour former un bloc régional cohérent capable d’assurer un développement mutuel. Cuba doit donc se mettre au diapason des États avoisinants, alors que son leadership s’estompe avec le départ de Fidel et que la gauche latino-américaine est promue par de nouveaux acteurs.

C’est ainsi qu’après avoir vécu la seconde moitié du vingtième siècle au rythme de Fidel Castro, Cuba perd le père de sa révolution de 1959. Le socialisme cubain qui s’est développé depuis survivra-t-il au départ de son plus ardent défenseur?

Retour historique

Après avoir vécu pendant près de cinq cents ans sous l’emprise de l’Espagne, les Cubains cherchent à se départir de leurs colonisateurs à partir de 1868. Lorsqu’ils y parviennent en 1898, leur pays tombe sous la tutelle des États-Unis pendant quatre ans. Par la suite, bien que Cuba soit devenu un État indépendant en 1902, les États-Unis transforment considérablement l’île pour en faire un lieu de prédilection pour la prostitution et le jeu, ce qui entraîne inévitablement mafia et corruption. C’est dans ce contexte que naît Fidel Castro Ruz en 1926.

Après des études en droit, Castro devient candidat pour le Parti orthodoxe en 1952. Il souhaite ainsi occuper un siège au parlement cubain et lutter contre les injustices sociales, la corruption et le contrôle qu’exercent les États-Unis sur son pays. Rappelons qu’à l’époque, les entreprises états-uniennes étaient propriétaires des deux-tiers des terres fertiles et de la majorité des mines. C’est alors que le général Fulgencio Batista organise un coup d’État qui empêche la tenue du scrutin. Furieux, Castro lance une attaque à Santiago de Cuba en 1953, laquelle est rapidement contrecarrée par les troupes de Batista. Bien que Fidel y soit allé d’une attaque sanglante, la réplique de l’armée est disproportionnée et éveille la population cubaine. Fidel et son frère Raúl sont alors condamnés à 15 ans de prison.

Grâce à une amnistie générale déclarée par Batista en avril 1955, les frères Castro sont libérés et partent au Mexique pour développer leur mouvement révolutionnaire. En décembre 1956, quelques 80 rebelles débarquent à Cuba pour se débarrasser de Batista. Plusieurs combattants meurent dès les premiers affrontements, alors que les autres se réfugient dans les montagnes de la Sierra Maestra. Fidel et Raúl Castro, de même que Ernesto Guevara, font partie du groupe. Les révolutionnaires reprennent leurs forces et deviennent de plus en plus populaires auprès de la population qui n’apprécie guère la façon de gouverner de Batista. Leurs victoires s’accumulent du sud de l’île jusqu’à La Havane où Fidel prend finalement les commandes en janvier 1959. À l’époque, les États-Unis reconnaissent presque instantanément le nouveau gouvernement. Castro a le vent dans les voiles.

Le 17 mai 1959, la Révolution s’amorce avec la loi sur la réforme agraire. Témoignant que l’homme est conséquent avec ses valeurs, la famille Castro est la première à perdre ses terres aux mains de l’État – un geste qui rend la mère de Fidel furieuse. Reste que la première année se passe bien pour le régime. Les services publics coûtent moins cher et Fidel demeure très populaire. Il semble à l’écoute du peuple cubain et gagne ainsi sa confiance. Il en profite alors pour centraliser le pouvoir et imposer ses idées. Au passage, les entreprises états-uniennes sont nationalisées [1]. Une fois la Révolution mise en place, des articles à caractère communiste commencent à paraître. Craignant le pire, de nombreux Cubains qui ne supportent plus les révolutionnaires au pouvoir – plusieurs de ces Cubains ont dû remettre leurs terres à l’État – s’exilent vers les États-Unis.

Sur la scène internationale, les bonnes relations qui s’entament entre Cuba et l’Union Soviétique déplaisent aux États-Unis. En pleine guerre froide, l’archipel des Caraïbes présente une menace pour le géant américain. En avril 1961, voulant capitaliser sur l’opposition grandissante envers Castro, le président états-unien John F. Kennedy lance une opération militaire de quelques 1500 opposants au régime de Fidel, ces derniers ayant été entraînés par la CIA afin de faire tomber le gouvernement. Le débarquement de la Baie des Cochons échoue ; il en résulte un rapprochement entre Cuba et l’Union soviétique. En 1962, éclate la crise des missiles cubains. Cet événement est sur le point de provoquer une guerre alors que l’Union soviétique installe à Cuba des missiles dirigés vers les États-Unis. Bien que le calme revienne, cet épisode confirme l’appartenance de Cuba au bloc communiste.

Alors que les États-Unis ont une grande influence sur l’Amérique latine, Cuba se retrouve isolée en Amérique. L’aide du bloc de l’Est est primordiale. L’Union soviétique est fidèle : jusqu’à son démantèlement au début des années 1990, Cuba vend son sucre à Moscou au-dessus de sa valeur marchande alors que le pétrole importé lui est vendu à un prix d’ami. C’est ainsi que le régime castriste survit pendant près de trois décennies. Le bon niveau de vie dont jouissent les Cubains permet à Fidel de garder une certaine popularité. Et, même si certains Cubains s’y opposent, ils doivent rester discrets au risque de se faire réprimander par le régime.

Lorsque l’aide de l’Union soviétique prend fin, Cuba entre dans une crise économique – connue sur l’île comme la « période spéciale ». Elle est marquée par une diminution radicale de la consommation de pétrole et un niveau de vie qui se détériore. L’aide de l’extérieur n’arrivant plus, Cuba doit se prendre en main. L’économie s’ouvre légèrement pour promouvoir les investissements étrangers et le tourisme devient la première source de revenus du pays. Plus récemment, le Venezuela de Hugo Chavez est devenu un allié capital pour Cuba, ce qui permet à la république de recevoir du pétrole en échange de médecins qui vont développer le système de santé vénézuélien. En 2006, Fidel doit se retirer de ses fonctions pour des problèmes de santé.

Peu d’hommes politiques peuvent se vanter d’avoir dirigé un pays pendant près d’un demi-siècle. De 1959 à 2006, non sans s’imposer comme lider maximo, Fidel Castro l’aura fait. Malgré les 638 présumées tentatives d’assassinat de la CIA, le chef aura enterré bon nombre d’hommes politiques et aura tenu tête à 10 présidents des États-Unis. Son départ est, certes, annonciateur de changement. On s’y prépare depuis longtemps déjà, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Qu’adviendra-t-il de Cuba sans Fidel?

On peut voir dans le départ de Fidel une opportunité pour Cuba de se remettre sur pied et de s’ouvrir à une économie de marché. Mais lorsqu’on en discute avec les principaux intéressés, il semble que la propagande des 48 dernières années ait laissé des traces dans l’imaginaire collectif du peuple à un tel point qu’il pourra difficilement reprendre le contrôle du pays par lui-même. Cuba sans Castro ne sera vraisemblablement pas radicalement différent à court terme. Malgré une structure sociale développée, le pays se détériore par manque d’investissements. Comme il n’est pas souhaitable que Cuba soit transformé par des forces extérieures, les Cubains qui se sont exilés en Floride deviennent des acteurs importants. Jouissant de ressources considérables et d’un lobby influent aux États-Unis, leur mobilisation pourrait entraîner une vague de changements dans l’archipel. Par contre, si leurs actions sont considérées comme trop proches des intérêts états-uniens, elles pourraient être mal accueillies et diviser la population locale. Et Cuba ne peut se permettre l’instabilité politique devant le risque de perdre son industrie touristique.

Par ailleurs, peu importe comment Cuba se développera, Castro aura réussi à faire survivre l’idéologie socialiste assez longtemps pour que de nouveaux leaders s’en inspirent. Avec Hugo Chavez en tête, l’Amérique latine est devenue un terreau fertile pour de nouveaux gouvernements aux tendances socialisantes (Luis Inacio da Silva au Brésil, Nestor Kirchner en Argentine, Tabaré Vazquez en Uruguay, Evo Morales en Bolivie, Michelle Bachelet au Chili et Danielle Ortega au Nicaragua). Pour l’heure, Chavez et Morales sont toutefois les deux seuls leaders qui possèdent une idéologie politique s’apparentant à celle de Castro. Les autres sont beaucoup plus modérés, quoiqu’à gauche sur leur spectre politique national. L’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA en espagnol) – qui se veut une alternative à l’Accord de libre-échange des Amériques et qui aurait comme priorités la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale plutôt que la libéralisation économique – pourrait servir de respirateur artificiel pour Cuba au cours des prochaines années. Le Traité commercial des peuples – signés en avril par Cuba, la Bolivie et le Venezuela – va dans ce sens.

Pour l’instant, Cuba demeure une cage pour plus de onze millions de personnes contraintes à vivre dans l’un des derniers régimes « communistes ». Bien que les Cubains soient beaucoup plus instruits que leurs voisins des Caraïbes et qu’ils jouissent d’un système de santé public gratuit, leur régime politique les empêche de profiter pleinement de leur potentiel à se développer et à assurer leur bien-être. Ils sont ainsi contraints à travailler pour les entreprises étatiques en retour d’un salaire qui couvre à peine leurs besoins primaires. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les Cubains s’absentent régulièrement du travail et pillent leur employeur.

Quel que soit le scénario entrevu après de départ de Fidel Castro, Cuba aura besoin de plusieurs années avant de rejoindre le niveau de certains indicateurs occidentaux. La concentration du pouvoir aura fait fuir bon nombre de Cubains qui, faute d’avoir la possibilité de développer leurs projets chez eux, sont allés enrichir d’autres sociétés. Suite à près d’un demi-siècle de contrôle serré, il faudra sans doute plusieurs années avant que les Cubains aient le réflexe d’entreprendre des projets qui ne soient pas dictés par l’État.

Notes:

[1] Des estimations indiquent qu’à la fin de 1960, la valeur des biens nord-américains confisqués par le nouveau régime s’élevait à environ un milliard de dollars. (Michel MOURRE, Le petit Mourre, dictionnaire d’histoire universelle, Paris, Bordas, 2006)

Publié sur le site Internet du journal Le Panoptique le 1 février 2007


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